J’ai bossé pour un écureuil

Petit rappel sur ce qu’est le logiciel libre.
Le premier aspect est la gratuité. Mais ce n’est pas un graticiel (freeware en VO).
Le deuxième aspect est qu’on peut soulever le capot pour voir comment ça marche. Quand on aime la tripe de logiciel chaude et gluante, c’est le top. Au début, on a l’impression d’être un matteur qui a découvert des lunettes à rayon X, mais après on s’habitue et on est choqué quand on ne peut pas voir ce qu’il y a derrière.
Le troisième aspect est que l’on peut modifier le logiciel, pour peu que l’on ait la compétence, et faire profiter la Terre entière des modifications. C’est là que le sport commence.

Là, c’est l’aspect théorique. De toutes façons, vous connaissez, vu que vous lisez ce texte avec Firefox ou Safari, deux glorieux exemples de ce que le logiciel libre peut produire de qualité.

Concrétement, un logiciel libre, c’est d’abord une communauté, un groupe de fans qui fait du prosélytisme et répond aux questions. Pour ce niveau, seule la motivation compte, il suffit de s’abonner à une liste de mail, ou sur un forum. La deuxième couche, c’est ceux qui ont le droit de modifier la relique, et ensuite, le saint du saint, le ou les membres fondateurs.

J’ai été embauché pour travailler avec un logiciel servant à faire des sites webs. Un des fleurons du logiciel libre français. Et bien en fait, le logiciel libre bien de chez nous est extrêmement exotique. La plupart des logiciels libres ont la froideur et la distance anglo-saxonne. Là, c’est du logiciel latin, avec de vrais bouts de sentiments dedans, et du bazar autour. L’utilisateur francophone est par tradition une grosse buse en anglais, et quand il a la possibilité d’utiliser un logiciel en français, la plus belle langue du monde, il ne le lâche plus. Ce logiciel, à l’ergonomie fort bien pensée, longuement polie par des myriades de petites mains, s’avère être plutôt folklorique dans sa conception. Mais ce n’est qu’un détail, sa spécificité majeur étant sa communauté. Très hiérarchique, il y a d’abord le bas peuple, innombrable et bruyant, la liste de discussion est extrêmement abondante, avec des sujets des plus divers. Puis ensuite les princes, les rares élus qui peuvent entrer dans le palais, et juste en dessous, pour faire tampon, la Cour avec ses flatteurs qui viennent chercher un petit bout de célébrité (et accessoirement du fromage, sans doute). Les élus sont là pour des raisons historique, mais ça fait longtemps qu’ils ne s’entendent plus. Les beatles période Yōko Ono.

L’autre spécificité, c’est le type de population qui utilise ce logiciel. Il n’y a en fait pas un type, mais deux types de population. Des militants gauchistes dans toutes ses variations et diversités, et les ambassades et autres administrations d’état, que l’on range plus spontanément dans la droite conservatrice. Et bien, malgré le côté incongru, le mélange se passe très bien. A la française, j’imagine.

Donc, quand on travaille avec du logiciel libre, et que l’on veut reverser du code (pour que son travail soit intégré au logiciel), il faut agir avec délicatesse. Il faut d’abord comprendre le fonctionnement du logiciel, puis ses entrailles, il faut ensuite s’intégrer à la communauté, comme dans n’importe quel groupe, en fait. Pour arriver à cette étape, il faut déjà du travail, l’étape suivante est d’arriver à proposer des bouts de codes valables.

Là, pour s’attaquer à ce fleuron de la technologie hexagonale, en 6 mois de travail intense, de lobbying, je suis arrivé à publier une correction de 3 lignes. J’en suis plutôt fier, vu le morceau qu’il y avait à affronter. Mais ça fait un peu cher au kilo.

La faune qui tournait autour de ce logiciel est tellement spécifique que j’ai été interviewé par une ethnologue (ou sociologue, je m’embrouille dans tous ces métiers en -ogue), comme une tribu perdue du fond de l’Amazonie.

Je ne regrette rien, mais il faut reconnaître que ça fait du bien quand ça s’arrête.

Ce logiciel continue d’avancer, et il s’est même décoincé entre temps, mais moi, j’ai arrêté l’ethno-sociologie numérique.

2 Réponses à “J’ai bossé pour un écureuil”

  1. [...] là, suite des épisodes précédents, je bossai sur le logiciel Écureuil, avec Francis le Belge et le bonnet rouge. Une grosse partie du travail consistait à [...]

  2. [...] projet PHP existant en bon gros Java bien sérieux. Pour contrebalancer, j’ai l’exemple du projet écureuil sur lequel j’ai eu l’honneur de participer. Bon, il existe aussi des projets qui se [...]

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